Je rappelle cette formule utilisée par une intervenante dans l’émission Table Ouverte  sur le canal de la Suisse Romande : « Il n’est pas bon en France d’être le fou du roi » alors que Michel Polac et son équipe venaient de se faire remercier par TF1.

 Dans la revue Actuel, plus de 60% des personnes interrogées étaient contre la suppression de Droit de Réponse avant que le fait ne se produise. Quand l’émission fut supprimée, les raisons de l’absence de tollé véritable sont à chercher dans les limites de la liberté d’expression bien plus que dans une indifférence généralisée.

 

Quand la manipulation de l’opinion éclate au grand jour.

 Depuis quelque temps, j’ai pu constater que bien des gens deviennent conscients que ce qui se dit, s’écrit ou se visionne est d’une teneur si monolithique qu’il doit y avoir des raisons structurelles qui contribuent à une standardisation de la pensée. Ce mal s’est mis en place progressivement, durant plus de 30 ans. J’en avais pris le parti de n’en rien dire sauf dans un opuscule Le droit d’écrire, le droit d’être lu de 1980 à l’occasion d’un colloque sur l’édition à Bourg-en-Bresse tant le sujet exige, pour être entendu, une prise de conscience accompagnée d’un questionnement sur les blocages du système et la volonté politique qui s’y attache.

 

A l’opproche d’échéances électorales, il n’est pas besoin d’être un grand clerc pour constater, sur les chaînes télévisées, des changements tant au niveau du comportement et des propos des commentateurs que des personnalités invitées. Une propagande sous-jacente téléguide le résultat des urnes. La plupart des individus contractent des habitudes d’opinion et de croyance par suite de la répétition et de l’imitation, ainsi se forge une opinion publique. Les résultats du premier tour des élections présidentielles révèlent « une France en crise » (DNA du 24.04.95), c’est-à-dire l’existence d’une fracture entre l’opinion privée et l’opinion publique. En clair, les citoyens votent « en conscience » mais répondent aux sondeurs en fonction de la pression sociale sur l’opinion. Tout se passe comme si les citoyens avaient un doute sur la démocratie et préfèrent exprimer leur choix véritable dans le secret de l’isoloir.

 

La manipulation des esprits intéresse tous les citoyens.

 Depuis longtemps, il est décidé pour eux de ce qu’ils doivent dire, voir, lire et penser. En 1980, Jérôme Lindon des Ed. de Minuit refuse de venir au colloque de Bourg-en-Bresse, pour lui, « c’est déjà trop tard ». Dans l’opuscule « La FNAC et les livres  » de 1978, Jérôme Lindon s’élève contre l’idée de profit immédiat. « En 1952, l’année de sa publication, on n’a vendu que 125 exemplaires d’En attendant Godot », écrit-il et d’ajouter : « Renoncer à sortir ces livres-là, c’est tuer dans l’oeuf notre patrimoine de l’an 2000 » . Dans le journal Le Monde, cet éditeur dit encore :  «Des centaines d’auteurs, chaque année, ne verront pas le jour. Mais personne ne s’en apercevra; qui remarque l’absence d’un inconnu? C’est dans dix ans, vingt ans, qu’on constatera les dégâts, et il ne sera plus temps d’y remédier... ».

 D’aucuns m’objecteront que le choix des livres est multiple en librairies mais ce qui compte sur le plan de la création, ce n’est pas le quantitatif mais le qualitatif. «La France », écrit encore Jérôme Lindon, « sera définitivement condamnée à consommer des réimpressions, des sélections de clubs et ces romans qu’on appelait naguère de la littérature de gare ». En 1992, ARTE commente la foire internationale du livre de Francfort, il y est dit que ce n’est pas dans ce type de foires qu’il faut aller chercher les livres qui resteront dans le patrimoine mais dans la microédition. Et j’ajoute que les livres nés dans la microédition resteront confidentiels car ils vont se heurter à la concentration de la distribution et à celle de la presse auxquels les critiques littéraires appartiennent.

 La censure économique semble être acceptée par le public tant le principe de faire de bonnes affaires est devenue une référence de valeur si bien que J.P Barou du Seuil ne cherche pas à choquer quand il avoue à Télérama : « Il faut des noms connus pour faire vendre... On n’a plus cherché des écrivains mais des noms ». Au nom de la rentabilité (qui fut la source du scandale du sang contaminé), les maisons d’édition ont été appelées à se concentrer en trusts puis à abandonner leur pouvoir décisionnelle aux trusts de la diffusion. Dès lors, il devenait simple de mettre les publications sous haut contrôle de surveillance quant à leur contenu. La censure économique a pris le visage de la censure politique.

à suivre...