21 mai 2009
De l’affaire Coupat à l’affaire Hazan ?
Le Monde
par François Gèze
Le Monde du 20/04/2009
« Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,/N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins/Le canevas banal de nos piteux destins,/C'est que notre âme, hélas ! N'est pas assez hardie. » En août 1857, ce ne sont pas ces vers qui ont valu à Baudelaire et son éditeur Auguste Poulet-Malassis la censure des Fleurs du mal, mais six poèmes « licencieux » de ce recueil, relevant selon la justice de l'« outrage à la morale publique ». La France de 2009 n'est certes plus celle du Second Empire : les bien tièdes « outrances » érotiques de Baudelaire passeraient aujourd'hui comme une lettre à la poste.
Un progrès, assurément. Mais est-ce si sûr ? Car ces vers-là, qui pourrait garantir qu'ils ne tomberaient pas aujourd'hui sous le coup d'une instruction pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » ? Le parallèle s'impose en effet, à la lecture de la prose policière relative à l'« affaire de Tarnac », qui a valu à Julien Coupat et huit autres personnes d'être arrêtés le 11 novembre 2008 puis d'être mis en examen sous ce motif, car soupçonnés de sabotages visant le réseau de la SNCF. Au fil des mois, la pièce essentielle de cette accusation semble se réduire à... un livre : L'Insurrection qui vient, signé par un « Comité invisible » et publié en mars 2007 par les Éditions La Fabrique, que dirige Éric Hazan.
En témoigne notamment le « Rapport de la sous-direction antiterroriste de la Direction centrale de la police judiciaire au procureur de Paris » établi le 15 novembre 2008 et explicitant les « investigations diligentées en exécution des réquisitions [...] ayant permis d'identifier et de démanteler une structure clandestine anarcho-autonome basée sur le territoire national et se livrant à des opérations de déstabilisation de l'État » : « Ce groupe constitué autour de son leader charismatique et idéologue, le nommé Julien Coupat, [...] obéit à une doctrine philosophico-insurrectionnaliste qui, ayant fait le constat que la société actuelle est "un cadavre putride" (tel qu'il est mentionné au sein du pamphlet intitulé "L'Insurrection qui vient" signé du Comité invisible, nom du groupe constitué autour de Julien Coupat), a décidé d'user des moyens nécessaires pour se "débarrasser du cadavre" et provoquer la chute de l'État. Les cibles désignées dans cet ouvrage, dont il a été établi dans la présente enquête qu'il avait été rédigé sous l'égide de Julien Coupat, étant, de manière récurrente, tout ce qui peut être, par analogie, défini comme un "flux" permettant la survie de l'État et la société de consommation qu'il protège. Sont ainsi cités dans cet opuscule, avec insistance, le réseau TGV et les lignes électriques comme autant de points névralgiques par le sabotage desquels, les activistes peuvent, à peu de frais, arrêter plus ou moins durablement les échanges de biens et de personnes et ainsi porter un coup au système économique qu'ils combattent. »
Par les temps qui courent, ceux de la paranoïa d'État, nous pouvons comprendre pourquoi un écrit « subversif » d'un groupe de révoltés - dont la genèse collective et volontairement anonyme ne permet pourtant de l'attribuer à aucun individu en particulier - suscite les exégèses orientées des services de police. Mais pour autant, comment admettre que cela suffise à arrêter, à grand spectacle, de simples dissidents de l'ordre dominant ? Et comment admettre que l'éditeur du livre qui leur est attribué, cette fameuse Insurrection qui vient, soit entendu comme "témoin" dans l'affaire, alors qu'il n'est évidemment pas témoin des faits instruits - cette convocation par l'antiterrorisme visant évidemment à en faire un « complice objectif » d'une prétendue « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » ?
Car c'est bien ce qu'il faut retenir de l'audition, le 9 avril 2009 pendant trois heures trente, par la sous-direction de l'antiterrorisme (SDAT) de la Police judiciaire, de Éric Hazan, l'éditeur de L'Insurrection qui vient. Cette convocation avait évidemment pour objectif d'établir un lien entre ce livre et la sombre « affaire des caténaires ». « On n'a pas vu ça depuis la guerre d'Algérie », à déclaré Me Antoine Comte, l'avocat de l'éditeur.
Cela, nous ne l'admettons pas : pour nous, l'édition est avant tout un espace de liberté. La question n'est pas d'être d'accord ou non avec les thèses du « comité invisible ». La question, c'est, très simplement, celle de la liberté d'expression, aujourd'hui gravement menacée en France par les représentants de son État, au nom d'une conception dévoyée de la lutte contre le terrorisme. L'« affaire Hazan » n'est qu'un des nombreux symptômes de cette dérive. C'est pourquoi nous tenons à affirmer notre pleine solidarité avec notre confrère.
Auteur : François Gèze (Éditions La Découverte)
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la liberte d'expression menacee
Héléna Autexier, Samuel Autexier, Johanna Bouchardeau et François Bouchardeau ont été arrêtés à leur domicile ce matin, et placés en garde à vue à Marseille, par la PJ de Marseille.
Héléna et Samuel Autexier sont responsables de la revue Marginales, anciens responsables de la collection qui porte le même nom chez Agone, Johanna et François Bouchardeau furent les responsables des éditions HB (fondées par Huguette Bouchardeau), jusqu’à cet été, date à laquelle, suite à des problèmes financiers, ils ont décidé de mettre un terme à la maison d’édition.
Il est reproché à ces quatre éditeurs, selon l’AFP (voir ici), d’avoir diffusé un tract « considéré comme une menace pour le directeur central du renseignement intérieur, Bernard Squarcini » (je cite toujours), lors d’une journée organisée en soutien aux personnes incarcérées dans l’affaire de Tarnac, le 8 mai dernier. Journée à laquelle était également présent Eric Hazan, gérant des éditions La Fabrique, entendu lui-même le 9 avril dernier par la sous-direction de l’anti-terrorisme de la Police judiciaire, en tant qu’éditeur du livre « L’insurrection qui vient », considéré comme une preuve à charge dans le dossier Coupat, s’il était entendu que Julien Coupat en était bien l’auteur, ce que personne, mis à part l’éditeur, ne sait pour le moment avec certitude.
Toujours selon l’AFP, le tract diffusé sur les marchés de Forcalquier le 8 mai dernier représente une menace dans la mesure où il est fait mention, dans ce dernier, de l’adresse d’une résidence secondaire de Bernard Squarcini, directeur central du renseignement intérieur.
Il est certainement utile de rappeler que Lekti-ecriture.com entretient des liens « historiques » avec Héléna et Samuel Autexier. En effet, de nombreux dossiers consacrés dans leur majorité à des écrivains étrangers, en libre accès sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com, ont vu le jour grâce au travail d’Héléna et de Samuel. Il en est ainsi des dossiers consacrés à Harry Martinson, Borislav Pekic, Marcel Martinet ou le roman prolétarien suédois. Par ailleurs, Héléna et Samuel Autexier sont responsables de la revue Marginales, associée aux Espaces de l’édition indépendante de Lekti-ecriture.com.
Je dois exprimer ici tout mon attachement et mon amitié envers
Héléna et Samuel Autexier, mais également envers Johanna et François
Bouchardeau. S’ils sont un danger pour la République, il semble que
nous ayons été nombreux à avoir été bien dupes et idiots, ne serait-ce
qu’au niveau du monde du livre.
Les figures d’Héléna et de Samuel Autexier sont bien connues de la
plupart des éditeurs et libraires français, pour leur travail au sein
des éditions Agone, puis avec la revue Marginales. À tous ceux-là, ils
semblaient côtoyer des éditeurs engagés dans une critique sociale
radicale, fruit d’une longue tradition en France, mais certainement pas
versées dans l’action violente.
En ce moment, un malaise profond gagne les éditeurs engagés dans la critique sociale de notre monde, depuis l’affaire Coupat.
En effet, François Gèze a publié voici quelques semaines un texte dans Le Monde,
texte signé par de nombreux éditeurs, intitulé « De l’affaire Coupat à
l’affaire Hazan ? », au moment où Eric Hazan était interrogé par les
services anti-terroristes :
Cela, nous ne l’admettons pas : pour nous, l’édition est avant tout un espace de liberté. La question n’est pas d’être d’accord ou non avec les thèses du « comité invisible ». La question, c’est, très simplement, celle de la liberté d’expression, aujourd’hui gravement menacée en France par les représentants de son État, au nom d’une conception dévoyée de la lutte contre le terrorisme. L’« affaire Hazan » n’est qu’un des nombreux symptômes de cette dérive. C’est pourquoi nous tenons à affirmer notre pleine solidarité avec notre confrère.
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EDITEURS INQUIETES, TOUJOURS PLUS DE CENSURE
Nous venons d'apprendre l'arrestation à Forcalquier, par la sous-direction des Affaires terroristes (SDAT-PJ de Marseille) et la garde à vue de 4 de nos confrères éditeurs, Héléna Autexier, Samuel Autexier, Johanna Bouchardeau et François Bouchardeau, occupés, semble-t-il, à promouvoir leurs idées par la diffusion de tracts, tout comme l'éditeur Éric Hazan, gérant des éditions La Fabrique, fut lui-même interrogé il y a quelques jours par la sous-direction de l’anti-terrorisme de la Police judiciaire, en tant qu’éditeur du livre « L’insurrection qui vient ». Nous ignorons les détails de ces arrestations, mais connaissons bien les aventures éditoriales de ces talentueux défenseurs de la pensée et de la littérature (éditions Agone, revue Marginales, HB éditions…), particulièrement pertinents dans le domaine de l'histoire et de la critique sociale. Les voir traités comme des terroristes nous sidère. Nous ne pouvions faire l'économie d'un cri d'alerte et vous encourageons à suivre dans la presse et sur la toile les témoignages qui ne manqueront pas de venir (Le Monde a publié récemment un article de François Gèze, directeur des éditions La Découverte, co-signé par de nombreux éditeurs : « De l’affaire Coupat à l’affaire Hazan ? » et la plateforme lekti-ecriture.com propose aussi quelques lignes d'information sur l'épisode de Forcalquier).
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08 mai 2009
GUERRES
Le 8 mai 2009, en Provence, le Président Sarkosy a dit qu'on ne pouvait qu'avoir de la haine pour la guerre. Alors pourquoi s'intégrer à une alliance militaire fauteuse de guerres?
qui nous prive de
nos parents
de nos amis
de la liberté d'exister
Je hais la guerre
qui broie les
jeunes vies
plus aveuglément
qu'une épidémie
Je hais la guerre
qui transforme la
Terre
en un vaste chaos,
sans âge de lumière
Je hais la guerre,
suprême
profanation,
Les bourreaux sanguinaires jouent les grands chefs
dans leurs abris
antiatomiques
et réduisent en
poussière
ceux qui sans
uniforme
sans arme
sans mitraille
ont crié du plus
profond de leurs entrailles
Plus jamais
Hiroshima, plus jamais Halabja !1
Je n'ai qu'une
seule haine
Le crime de
l'homme contre l'homme
qui fait danser dans mon crâne des images moches
Aucun cachot
n'arrêtera ma voix
Aucun fusil ne
m'intimidera
Au poteau des
insoumis
je vous dirai ma
haine viscérale
pour ceux qui
propagent le meurtre légalisé
Je dirai aux
soldats civilisés
combien j'aime la
vie
Je leur dirai que
dans le pays où j'habite
l'aubépine fleurit
au mois de mai
les balcons
mettent des parures de fête
le vin coule des
fontaines à l'heure des vendanges
Je leur dirai que
par les soirées d'hiver
j'ai parlé de
notre terre à mes enfants
Leurs bouches et
leurs veux riaient
persuadés qu'ils étaient de la défaite des
méchants
Vous qui propagez
la guerre,
je vous donnerai
du fil à retordre
je me fous de vos
soucis de profits
de vos airs de
suffisance
de votre morgue
Je ne suis pas un
cancrelat
que vous écraserez
incognito
Avec moi, le
choeur innombrable
de tous ceux qui
crient
Plus jamais Hiroshima, plus jamais Halabja !
extrait de "A l'écoute des mondes"
Peut être reproduit en citant son auteure.
05 mai 2009
LES MAINS NOIRES
à mettre des
rêves au bout de mes doigts.
Jamais, je
n’enverrai les cartes postales
de mes songes qui
me font faire
des tours de
terre en somnambule.
Ici, ni torche,
ni lune,
seules les
étincelles d’une lampe à souder
sont pléthore de
météores
et je savoure
dans mon imaginaire
le fruit couleur
solaire de mon bel oranger.
Ouvrier sous
d’autres latitudes,
je pirate le
temps et l’espace.
Des filles lisses
comme l’ébène
surgissent de
l’oubli,
fiancées à
d’autres hommes ou déjà mariées
alors que la
graisse noire
rend mes mains
encore plus noires.
Dans la fourrure
de la nuit,
des hommes
s’échinent.
Clés, molettes,
pinces ou tenailles
s’affairent à la
ferraille,
rafistolent
essieux et moyeux
de toutes ces
voitures
qui pourront
courir à toute allure
vers d’autres
cieux.
Le cambouis
camoufle
mon origine
lointaine.
Seuls mes ongles
conservent le rose
d’un soleil qui
se couche.
Ici, personne ne
vend les cartes postales
de mon pays natal
sous giclées de lumière.
Nulle trace de mes amarres anciennes,
mais à leur
place, j’aperçois
dans la crinière
des ombres
la chevelure de
nos femmes
et leurs regards
de flammes.
Je ne vois plus
les briques de la fabrique
où solitaire et
délaissé, je répare en nombre
des bolides qui passeront et repasseront
sans lire aux
frontons des édifices publics
ce mot prôné par
des révolutionnaires
qui firent don de
leur vie :
FRATERNITÉ.
Extrait "A l'écoute des mondes"
Peut être reproduit en citant son auteure.

